La fabrique du monde

Voyager avec l’abbé Balthazar

Prise de la Bastille le 14 juillet 1789 (Jean-Pierre Houël).

La fiction utopique — genre littéraire qui présente, par le détour de l’imaginaire, des mondes meilleurs ou parfaitement constitués — connaît, au contact de la Révolution française, de profondes transformations formelles. En effet, la réformation de la société et de ses institutions n’est plus seulement perçue comme un rêve extravagant dont la réalisation est impossible — il devient soudainement pensable de changer, dans la fureur de l’instant, des fondations sociopolitiques centenaires qui, hier encore, semblaient immuables. Le genre utopique change graduellement de forme, pendant cette période trouble et créatrice de catégories discursives nouvelles. Le récit de voyage, longtemps définitoire dans l’histoire du genre, est abandonné au profit du traité savant, du code de lois ou de la dissertation érudite.

Tous les utopistes de la période révolutionnaire n’empruntent cependant pas cette voie de la militance. Certains restent violemment attachés à la tradition monarchique et à l’idéal aristocratique, et utilisent la fiction pour contester la prétendue légitimité citoyenne de la Révolution. On retrouve ce conservatisme à la fois formel et idéologique dans L’isle des philosophes de l’abbé Balthazar, publié anonymement en 1790.

Page de couverture, L'isle des philosophes, 1790.

Reprenant le schéma classique des utopies (voyage dans l’ailleurs et visite de sociétés de rechange), L’isle des philosophes est un roman largement contre-révolutionnaire, dont l’ambition est de disqualifier la pensée philosophique que l’abbé Balthazar juge aussi dominante que défaillante. La Révolution est un événement que les plus grandes célébrités du siècle ont réalisé, par la pensée rationnelle et la déconstruction des discours officiels :

« On retrouve avec plaisir, principalement dans l’isle des philosophes, une savante académie aussi célebre que l’Académie Françoise, & des grands hommes qui ne le cedent en rien à nos Voltaires, nos Jean-Jacques, nos Dalembert, nos Diderot, &c. ces immortels philosophes qui ont préparé notre révolution & jetté les premieres semences du bonheur dont nous jouissons aujourd’hui au sein de l’abondance & dans nos paisibles foyers. »

Ce bref portrait des liens entre philosophie et Révolution est évidemment ironique. Destructrice et sacrilège, la Révolution est une aberration de l’histoire. Pour l’abbé Balthazar, les citoyens ne peuvent se diriger eux-mêmes : la soumission est nécessaire, la sujétion est indispensable pour que la société soit performante et cohésive. Changer les modes de pensée et les institutions politiques apparaît, pour l’ecclésiastique traditionaliste, comme une hérésie : le monde comme il va est ainsi promis à l’effondrement.

Beaucoup de similitudes existent entre L’isle des philosophes et Candide, le célèbre conte de Voltaire. L’abbé Balthazar écrit, sur le mode de la reprise et de la caricature, un véritable anti-Candide : plutôt que de découvrir par l’expérience l’utilité de la pensée philosophique, ainsi que le montre Voltaire, le personnage principal de l’abbé Balthazar, par ses multiples voyages dans l’ailleurs, défait empiriquement les fondements sur lesquels s’appuie la pensée éclairée.

Prise de la Bastille et arrestation du gouverneur M. de Launay, le 14 juillet 1789 (Anonyme).

La plupart des grands courants philosophiques des Lumières sont, sur le mode caricatural et de l’absurde, répudiés, disqualifiés, ridiculisés. Par exemple, l’idée de La Mettrie selon laquelle animaux et humains sont plus proches qu’éloignés est poussée à son point de rupture lorsque le Chevalier, le personnage principal deL’isle des philosophes, visite l’île des ours : dans cette civilisation insulaire, ce sont les ours qui sont au sommet de la hiérarchie du vivant, et conformément à l’adage, ces ours dotés de raison se remémorent avec chagrin et détresse leur propre âge d’or, ce temps merveilleux alors qu’ils étaient de simples animaux, heureux et satisfaits. Dans l’île du hasard, ce sont les intuitions matérialistes d’Helvétius, stipulant qu’il existe un lien de dépendance entre l’intelligence et le développement des mains, qui sont tournées en dérision. Dans cet ailleurs étrange, les chevaux ont des mains d’humains et sont de facto intelligents ; les humains ont des sabots au bout des bras, et sont intellectuellement diminués. Bref, la philosophie « officielle » est constamment le sujet des plus viles moqueries.

L’abbé Balthazar rejette la philosophie des Lumières parce qu’elle devient, lorsqu’elle est massivement pratiquée, source de désordre et de chaos. Autrement dit, l’utopiste déplore le monde nouveau qui se bâtit pendant la Révolution, essentiellement parce qu’il préfère la tradition (politique, religieuse, sociale) à la notion de progrès, qu’il considère dangereuse et qu'il imagine comme le signe annonciateur de la catastrophe.

Le monde parfait n’est pas toujours projeté dans l’avenir, comme l’illustre la fiction utopique de la période révolutionnaire. Parfois, le meilleur des mondes possibles, l’utopiste le regrette, puisqu’à jamais révolu. Cette vision du monde pessimiste et nostalgique se rencontre encore partout aujourd’hui, elle qui se cristallise dans l’imaginaire social par des formules creuses comme « c’était bien mieux avant ».

Ce passéisme passionné n’est pas né d’hier : quelqu’un se languit toujours des temps anciens, en refusant que l’histoire progresse. L’utopie de l’Ancien Régime n’échappe pas à cette mode. La Révolution, l’abbé Balthazar choisit de la combattre : l’histoire, croit-il, doit s’écrire d’une seule encre, en privilégiant la parfaite continuité entre les siècles et entre les formes de gouvernement. Plus encore, l’utopie contre-révolutionnaire de l’abbé Balthazar fait la promotion d’une histoire sans mouvement, close et imperméable au passage du temps.

SOURCE : Abbé Balthazar, L’isle des philosophes, et plusieurs autres nouvellement découvertes et remarquables par leurs rapports avec la France actuelle, [s.l.], [s.é.], 1790, p. V.

Mis à jour : janv 16

L’art de la fuite dans Françoise en dernier

Françoise en dernier, de Daniel Grenier, est un roman du vagabondage : la quête de l’héroïne éponyme s’égale à une exploration, infinie car intérieure, des espaces vagues, des lieux insolites. Le mouvement (fou, haletant, insatiable) n’est pas qu’une banale modalité spatiale : c’est une qualité de l’âme.

Pour Françoise, jeune adulte en perpétuelle errance, les façons d’habiter l’espace sont multiples, et souvent innovantes. Parmi ses plaisirs de jeunesse : squatter les maisons laissées vides par des bourgeois en vacances. Elle se livre alors à une forme rétrécie de pèlerinage : elle absorbe lentement le vécu du bâtiment, elle s’imprègne de l’odeur et des souvenirs des lieux, elle s’immisce dans les habitudes des autres. Il n’est pas question de saccager les biens, ou de voler les objets précieux. L’objectif de Françoise est bien plus ésotérique encore : épuiser le secret des lieux de son absolue présence. Il s’agit de faire l’expérience libre et totale de l’espace, et d’éprouver ses moindres possibles :

« Les maisons l’appelaient, celles des autres. Elle se disait qu’à bien y penser, c’était presque chez elle là-bas, maintenant. Elle passait et repassait devant la maison et se posait la question, pourquoi ne pas s’y installer définitivement ? Vivre dans les murs, vivre dans le grenier, dans des recoins qu’ils ne connaissaient même pas parce qu’ils n’avaient jamais pris la peine d’explorer leur environnement. Elle avait exploré, elle avait fouillé dans les endroits reculés du sous-sol, sous les escaliers, derrière la sécheuse, derrière la fournaise. Il y aurait assez de place pour monter une petite tente et y vivre. »

Ainsi, deux façons d’habiter les lieux sont radicalement opposées : vivre dans l’espace et vivre l’espace sont deux manières, résolument antagonistes, d’appréhender le réel. Seule la seconde catégorie permet à Françoise de mener une existence pleine, éternellement placée sous le signe de l’élan.

De quoi Françoise en dernier est-il le nom ? D’une obsession : Helen Klaben, rescapée triomphante d’un horrible accident d’avion, au Yukon. Et d’une décision aussi impérieuse qu’hâtive : partir à la recherche de son ombre, de celle que Françoise érige en muse et en phare. Françoise calque en effet sa vie, et son sentiment d’urgence, son goût pour les passions limites, à l’image de cette glorieuse survivante. Mais les héros sont souvent de meilleure compagnie lorsqu’ils sont tenus à distance : de loin, ils rayonnent ; de proche, ils éclairent à peine. Néanmoins, Françoise se fixe plus ou moins le mandat de retrouver, à travers un périple américain, la trace d’Helen Klaben, avec qui elle s’imagine déjà, sans l’avoir même vue, une osmose à toute épreuve.

Couverture du magazine Life, avril 1963.

Un récit de voyage raté (un accident d’avion n’est jamais, il va sans dire, le début d’un récit agréable) entraîne pourtant, chez Françoise, un profond désir d’exploration : l’envie des grands espaces, et de la conquête des lieux, l’appétit de l’ailleurs sont des passions engendrées par une catastrophe aérienne, rien de plus qu’un fait divers, un récit de survivance aussi extraordinaire qu’irreproductible. Le récit d’un désastre suscite l’aventure ; un récit en contient toujours un autre, en devenir ; l’expérience de l’exotique est un récit en puissance.

Le voyage de Françoise se fait en voiture, en train, en avion ; le mouvement est continu, cela seul suffit à sa démarche, qui tente de réunir, contre tout destin, une voyageuse miraculeusement réchappée et une jeune aux pieds nomades. Mais un voyage, pour qu’il ait réellement lieu, doit laisser des traces. Voilà sans doute le sens des nombreux tags que Françoise dessine sur les wagons de train, dont les contours sont des morceaux d’espace :

« Elle traçait des formes qui avaient l’air d’être des toits, des maisons, des gratte-ciel et qui ensuite devenaient de plus en plus abstraites, comme voilées par des volutes. »

Ces formes griffonnées, qui reprennent plus ou moins confusément la géométrie du patrimoine bâti, « en dis[ait] bien plus long sur elle qu’un faux nom qu’elle aurait choisi, en anglais en plus ». Dessiner des maisons, et autres volumes architecturaux, exprime davantage, pour Françoise, qu’une obscure signature : son nom n’a de valeur que pris dans le mouvement des formes et de l’espace.

On l’aura bientôt compris : Françoise voyage à tâtons, habite l’espace jusque dans ses interstices, traverse les lieux en laissant des traces, fragiles et mouvantes. Pendant son périple américain, elle rencontre Samantha, avec qui elle entreprend, depuis le Tennessee, une improbable expédition vers le Yukon. Avec elle, le bonheur est facile : « pas besoin de grand-chose, des milles et des milles de lumière dans le ciel, de la vitesse, l’intérieur des joues sec d’avoir laissé la tête trop longtemps dehors par la fenêtre ouverte ».

Le road novel a ses lieux communs : la route comme chemin de croix, l’horizon comme espace de rêverie, le mouvement comme déni de la mort. Françoise en dernier les mobilise certes, mais à travers une quête qui, elle, n’a du stéréotype que l’apparence : il s’agit plutôt d’une réflexion (originale) sur une façon d’être-au-monde qui dépasse la stricte opposition entre immobilisme et mouvement.

Ted Harrison, Paradise Visions.

Le voyage (toujours ininterrompu) de Françoise est une manière de penser l’espace, de réfléchir à l’impératif du déplacement, sans forcément passer par un point charnière, qui changerait durablement l’appréhension du voyageur devenu plein et serein grâce à une rencontre vaguement épiphanique en cours de route. Pour Françoise, dont le voyage n’est pas qu’une passion temporaire, qu’un intermède salutaire, se déplacer, bouger ça et là, se mettre en mouvement sont des conditions mêmes de l’existence, qui n’a aucun sens dans la fixité et dans l’habitude. La vie, pour Françoise, est comme un accident d’avion au Yukon : on doit faire avec les débris, on doit découvrir son décor, l’apprivoiser pour ensuite le fuir, et ensuite recommencer.

SOURCE : Daniel Grenier, Françoise en dernier, Montréal, Le Quartanier, coll. «Polygraphe», 2018, p. 27, p. 123, p. 133.

Mis à jour : janv 15

Pugilats syndicaux et sacre du pouvoir dans Querelle de Roberval

Le paratexte de Querelle de Roberval, deuxième ouvrage signé Kevin Lambert, inscrit le roman dans la catégorie, étonnante mais résolument engagée, de la « fiction syndicale ». En effet, on suit les multiples tribulations d’une bande de grévistes de Roberval, qui s’opposent au patron intraitable de la Science du Lac inc., machine à bois dans laquelle ils survivent, tant bien que mal, en dépit de rudes conditions de travail.

Qu’est-ce qu’une fiction syndicale ? Un contenu, d’abord : une opposition, évidemment marquée, entre patrons et travailleurs, entre discours de gauche et opinion publique, entre très riches et très pauvres. Une forme métissée, par ailleurs : Querelle de Roberval est structuré en six parties d'inégale ampleur — « Prologue », « Parodos », « Stasimon », « Kommos », « Exodos », « Épilogue » —, qui correspondent à l’organisation typique de la tragédie ancienne, et qui souscrivent plus ou moins lâchement aux principes aristotéliciens qui régentent l’architecture tragique.

Le télescopage entre roman et tragédie, entre fiction syndicale et poésie dramatique est intéressant pour au moins deux raisons. D’une part, la vaste région du Saguenay-Lac-Saint-Jean devient, par ce voisinage formel, une scène de théâtre, où se joue un conflit entre deux parties courroucées, dont les positions sont si tranchées qu’aucun dialogue constructif et continu ne semble possible. Les actions d’un camp comme de l’autre sont performatives, elles sont de l’ordre du spectaculaire, elles visent l’affectif : on empoisonne des cafés, on brûle des maisons, on saccage la scierie, on commet des crimes infâmes. La lutte est dans les extrêmes, et transcende le domaine du travail : on s’en veut à mort. D’autre part, à l’image de la tragédie, la fiction syndicale met en contraste deux états de civilisation incompatibles, deux conceptions contraires du monde : d’un côté, l’empire toujours plus grandiose du patronat ; de l’autre, le triomphe tranquille des travailleurs. Seule une victoire décisive de l’un sur l’autre permettra une résolution.

Dans le dernier chapitre de la section « Parodos », qui porte le titre « Optimisation des installations », la voix narrative, la plupart du temps discrète, se dévoile et s’affirme, alors que le narrateur annonce, avec pompe et ironie, qu’« il faut maintenant dire le vrai ». La fiction se fissure, le commentaire s’y immisce, le vrai et le faux s’entrechoquent. Alors que les pages précédant ces aveux traitent, pour l’essentiel, des vicissitudes des syndicalistes, le narrateur déclare pourtant être du côté des patrons :

« Je — Kevin Lambert, auteur de cette bien modeste fantaisie — prends ici même, en page 179, position sans ambiguïté pour le patronat et contre la bassesse des grévistes, que je me suis efforcé de décrire le plus fidèlement possible dans les pages précédentes et dans celles qui suivent. »

Pourquoi une telle prise de position, aussi soudaine qu’exaltée ? Parce que le patronat a façonné le paysage du Québec, parce qu’il a créé ses régions de toutes pièces, parce qu’il a déterminé l’économie de tout un peuple, qui devrait saluer ses efforts plutôt que de freiner ses ambitions, à grands coups de grèves et de revendications impures :

« Des régions comme celle du Saguenay-Lac-Saint-Jean n’existeraient pas sans des compagnies visionnaires qui ont su tirer le meilleur des ressources du territoire. Ce sont d’abord des intérêts privés qui ont défriché les denses forêts, établi les voies de circulation permettant l’accès à ces régions encore hors de la civilisation. N’est-ce pas de travailleurs, d’employés et de contremaîtres que se sont d’abord peuplé ces espaces ? Demeurant seuls dans des campements isolés, ce sont ces hommes vaillants et courageux qui, en résistant à la dureté de la vie recluse, ont fait le pays. »

L’histoire du Québec serait l’invention de compagnies audacieuses, qui ont su bâtir des villages dans des lieux inhospitaliers, qui ont installé des communautés dans un climat brutal, peu accueillant, rétif à l’installation durable. Plus généralement, l’argument (revendicateur) du narrateur engagé se décompose comme suit : si les compagnies privées ont construit l’histoire et la culture du Québec, alors il est absurde et antipatriotique de s’opposer à leur force motrice.

Hélène Beck, Hiver à Sainte-Rose-du-Nord.

La géographie syndicale arpentée par Querelle de Roberval montre des inégalités sociales, des injustices politiques, elle définit des lieux de pouvoir et d’oppression. Les espaces ainsi levés sur la carte du Saguenay-Lac-Saint-Jean obéissent à un clivage, à une différenciation : les riches d’un côté, les mal nantis de l’autre. Ces découpages sont l’œuvre du territoire même, en raison des ressources abondantes qu’il recèle ; ils sont des conséquences logiques, bien qu’inéquitables, de l’exploitation acharnée de la nature.

Les syndiqués, outrés de se faire abuser depuis des générations, déploient énergies et efforts pour contrer la toute-puissance de l’industrie, ils portent une cause humaine, qui les dépasse, une cause politique qui met en opposition deux idéologies ennemies : l’abondance (des patrons) et la survivance (des grévistes). Pour faire le pays, pour construire la civilisation, la logique capitaliste prévoit des espaces clairement délimités, et des catégories d’individus tout aussi rigoureusement circonscrites : cette forme d’équilibre ne peut pas être défaite sans le concours de circonstances extraordinaires, car tragiques.

Dans Querelle de Roberval, ce sont ces deux mondes qui s’affrontent : la tragédie syndicale et l’histoire des régions québécoises sont superposées, histoire tragique dont le dénouement macabre donne la pleine mesure du pouvoir ancré des institutions et des maigres moyens que peuvent utiliser des grévistes dépassés par l’hypertrophie d’un conflit qu’ils maîtrisent mal. Le décor du Saguenay-Lac-Saint-Jean a une fonction bien plus grande que son vague exotisme régional : il est une scène où sont définies des manières de façonner et de dessiner le monde, qui font la part, forcément inégale, entre les vainqueurs et les exclus.

SOURCE : Kevin Lambert, Querelle de Roberval, Montréal, Héliotrope, 2018, p. 179, p. 180.