• Guillaume Ricard

Le tatouage, un monde fermé? (1 de 2)

Updated: Dec 5, 2018

 

 

 

Comme je suis dans un élan de vilains coups de tête, je vais en formuler un troisième d’affilée au risque d’avoir l’air d’un monsieur baboune grincheux et rabougris. Mais croyez-moi, je suis en réalité une personne enjouée qui adore profiter des plaisirs et des petites choses magiques de la vie, comme regarder un coucher de soleil, ou voir une abeille butiner une fleur au petit matin. (bwhahaha okay assez de niazage)

 

En tant que fier membre de la génération Y, la source d’information avec laquelle je suis le plus à l’aise est évidemment l’internet. Ce qui est bien avec le web, c’est qu’on y trouve plus que des bouquins et des profs. On y trouve des gens. Certains vous dirons que le problème avec le net, c’est qu’une bonne partie des infos qu’on y trouve est complètement fausse. C’est parfaitement vrai, mais c’est justement ce qui rend le processus aussi unique. Car contrairement à l’étudiant dans une salle de classe, “l’élève” d’internet apprend obligatoirement quelque chose d’extrêmement important: La capacité de remettre en question les informations dont il dispose. Quand on cherche sur le net, on se rend vite compte qu’une source nous dit blanc et qu’une autre nous dit noir. Alors on pousse la recherche plus loin. On se rend ensuite compte que les deux sources parlent souvent des mêmes faits avec une interpretation différente, et boum, on viens d’apprendre à faire la différence entre un fait et une opinion. C’est selon moi ce qui explique en partie pourquoi notre génération est reconnue comme la génération “Why”, autrement dit l’enfant qui questionne tout au lieu d’accepter bêtement son sort. Du moment qu’une personne fait preuve de discernement, il est donc possible d’apprendre virtuellement n’importe quoi. C’est donc pas étonnant que j’aie décidé d’apprendre tout par moi-même. Pas de pression externe, pas de compte à rendre, pas de point de vue subjectif d’un mentor qui a beau être expert en sa matière mais ne possède aucune capacité pédagogique.

 

Dans ma quête d’info, le premier élément que j’ai cherché portait évidemment sur les aspects généraux de la vie d’un artiste tatoueur: Est-ce un travail viable? Est-ce payant? Est-ce aussi passionnant et awesome que je le pense? Qu’est-ce qu’il faut avoir pour que ça fonctionne? Eh bien toutes ces questions simples et relativement candides ont déjà étées répondues par des centaines d’artistes professionnels aux quatre coins du web. Alors même pas besoin de poser la question pour vrai, google s’en occupe. Mais contrairement à ce que j’imaginais, les réponses étaient on ne peut plus démotivantes. La majorité des réponses aux questions que j’ai lues disaient en gros que c’était perdu d’avance. La plupart des questions techniques de base comme "Quelle est la différence de voltage entre un liner et un shader" obtiennent des réponses comme "Si tu pose la question c’est que tu es trop imbécile pour tatouer, vend ta machine" ou encore "Ras le bol des débutants. Tu donnes une mauvaise réputation à notre art". Les questions plus générales comme "est-ce que c’est payant?" obtiennent des réponses encore plus virulentes. Je me suis donc rendu compte que la communauté de tatoueurs sur le net est extrêmement fermée. À vrai dire, la plupart des communautés tournant autours d’une discipline demandant un bagage de conaissance spécifique sont en général très peu accueillantes. C’est comme si le fait qu’une personne ait apprise ses connaissances d’une certaine façon justifie le fait qu’elle dédaigne que quiconque tente de l’apprendre d’une autre manière.

 

Mais comme j’ai vraiment la tête dure, le fait de lire des bêtises ne m’a pas empêché de continuer à creuser.

 

En gros, les débutants commencent habituellement par aller voir un tatoueur pour se faire prendre comme apprentis, et devenir en quelque sorte la petite pute de service du studio. Parfois l’apprenti est forcé de payer une somme d’argent à l’artiste pour faire son apprentissage, parfois il doit simplement faire un paquet de corvées comme laver les toilettes et passer le balais, et parfois, avec un peu de chance, l’artiste se sent bon samaritain et lui apprend les filons du métier avec pour seule condition une cote sur l’argent qu’il génère (comme avec n’importe quel autre de ses employés) ainsi qu’un papier signé interdisant toute pratique hors du studio. Et quand un nouveau se pointe et pose des questions pleines d’espoir et d’ambition (ou des questions niaizeuses) il se fait habituellement revirer de bord à coup de “deviens apprentis ou fou le camp”. Nice!

 

 

 

Autres petites choses provenant de la même mentalité: Un artiste travaillant à la maison est maléfique, un artiste qui n’utilise pas la nomenclature exacte du métier selon les autres artistes est le diable, le marketing c’est le mal, les clients qui veulent des trucs à la mode sont des démons, et finalement, l’art est plus important que le commerce et un artiste qui fait de l’argent est un mauvais artiste, parce que si l’artiste est là pour l’argent, il va supposément être déçu. (Mais ironiquement, tout est mis en oeuvre pour pas en faire, parce que l'art est plus important que le commerce. Et quand quelqu’un ôse avoir la bosse des affaires pour contredire ce raisonnement, alors c’est un vendu)

 

Mais c’est vrai que dit comme ça, ça parrait plutôt bien de dire que l’art passe avant la business. Ça donne l’image d’un artiste qui n’est pas verreux et qui travaille pour les bonnes raisons. Mais ça implique quoi en réalité?

 

-Le respect des valeurs esthétiques de l’artiste est plus important que les goûts du client, autrement dit un client qui veut un design que l’artiste n’aime pas devrait se faire revirer de bord.

 

-Le procédé artistique est plus important que le bien-être du client., autrement dit le service est secondaire.

 

Et de l’autre côté, le commerce ça implique quoi?

 

-L’argent repose sur la réputation. La réputation repose sur la qualité du travail et du service. Autrement dit la seule façon d’avoir du succès, c’est d’avoir une éthique impeccable.

 

Pourtant, en réalité, la mauvaise attitude je m’en fou un peu. Le VRAI problème est la raison de la dite attitude: Ça reste comme ça parce que c’est la tradition. Pas de justification autre qu’un maudit argument circulaire à la con. Pourquoi garder une tradition quand elle n’apporte rien de bon? Certains disent que ça marche comme ça parce que c’est ce que l’industrie veut, et qu’un “vrai” artiste devrais honorer la profession en suivant le chemin désigné. Donc si l’artiste suit pas les règles, c’est pas un “vrai” artiste (http://en.wikipedia.org/wiki/No_true_Scotsman), et le plus ironique dans tous ça est qu’il se fera surement accuser par les autres d’avoir une mauvaise attitude, de penser être meilleur que les autres simplement car il essaie de faire son chemin par lui-même au lieu de se faire dire quoi faire.

 

Un code d’honneur ou d’éthique je veux bien, mais encore faut-il qu’il soit là pour quelque chose. Pour l’instant tu deviens apprentis, tu te fait chier dessus, et vingt ans plus tard tu deviens mentor et c’est toi qui chie, pi personne pose de questions parce que ça peut supposément pas se passer autrement pi que c’est bein correct de même. Non-merci. Une doctrine qui est proclamée comme inquestionnable par un groupe quelconque est appelée un dogme. Et quand une profession ou un champ d’étude est régis par un dogme, il y a un problème quelque part. Je ne peux pas vraiment parler pour les autres à ce sujet, mais je crois vivement qu’il est temps d’arrêter de prendre le système pour acquis. Que ce soit dans le tatouage, l’art post-moderne qui ironiquement cherche toujours l’originalité de la MÊME maudite façon, la philosophie, le journalisme, la communication, etcetera, je crois qu’on gobe un peu trop bêtement ce qui se faisait avant sans en vérifier la pertinence.

Partie 2 de l’article la semaine prochaine!