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MAGUY MARIN, DONNER CORPS A LA LUTTE !

Updated: sept 11

Elle est considérée en France et à l'étranger comme l'une des plus grandes chorégraphes de la Nouvelle danse française mais, comme elle aime à le rappeler, « la danse n'est pas qu'un art où de beaux corps s'agitent, c'est un art de la pensée ! » Artiste engagée, elle monte une nouvelle pièce, Deux mille dix sept, qui est loin d'être une ode au système dans lequel nous tentons de surnager mais plutôt un rappel à notre humanité. Rencontre avec une artiste digne et engagée, cette grande dame, Maguy Marin.

On vous a vue à Dijon il y a quelque temps avec Bit, vous revoici dans la région avec Deux mille dix sept… Des titres comme des haïkus qui laissent songeur. De quoi s'agit-il cette fois ?

2017, c'est l'année dans laquelle nous sommes, c'est un marqueur dans le temps comme quand on parle de 1930 ou 1968. Il y a toujours un imaginaire qui vient se poser sur le nom d'une année. Pour 2017, nous n'avons pas de recul, c'est difficile mais c'est une année prise au vif, c'est une année importante où il y a eu, par exemple, des élections présidentielles. Il se passe des choses tant au niveau politique que social. On est dans un moment assez catastrophique sur le plan humain, sur le plan de la solidarité… Tous les jours, on découvre dans les journaux les difficultés qu'ont les gens pour survivre aussi bien en France qu'à l'international. Nous arrivons à un point d'indifférence qui, pour ma part et sans doute pour beaucoup d'autres, devient insupportable.

M : Comment cela se traduit sur scène pour vous ?

C'est une pièce qui est assez directe, quelque chose qui ne rentre pas trop dans le détail, quelque chose qui dénonce l'intelligentsia internationale, la domination des grandes entreprises sur le monde, aidées par les oligarchies des différents pays… tout un système néolibéral qui s'est mis en place durant les trente, quarante dernières années et qui précipite des pays et des populations dans des situations intenables. C'est en gros le propos de la pièce !

M : L'image de couverture de votre dossier de presse montre des dirigeants qui semblent manipuler d'autres gens autour d'une table, on voit des gens prisonniers, des cadavres... C'est ça Deux mille dix sept ?

La forme a évolué mais on en est pas loin, bien sûr ! On a un président des Etats-Unis qui est un fou furieux, celui de la Corée en est un autre… On vit dans le monde de la concurrence. Ce matin, je lisais encore les histoires de Sarkozy avec Kadhafi… On baigne dans un monde de manigances, de manipulations. Un petit nombre de personnes administrent le Monde grâce au pouvoir politique ou financier et cela impacte toute la société civile. On est vraiment pas loin de cette peinture de George Grosz (Eclipse de soleil, 1926, ndlr).

M : Albert Jacquard disait en 1994 : « On est en train de sélectionner les gens les plus dangereux !» pointant du doigt une société courant vers sa perte en privilégiant la compétition et le conformisme…

Oui, culture de résultats... Et tous ceux qui n'arrivent pas à suivre le rythme effréné de cette course à l'argent sont laminés et se retrouvent dans des situations socialement dramatiques. Enfin, tout ce qu'on a pu gagner par des luttes au XXe siècle se délite petit à petit sur l'autel de la rentabilité et puis, il y a toujours des dommages collatéraux et on a l'impression que ce n'est pas grave. Pourtant, il y a énormément de gens qui subissent ces dommages.

M : On retrouve aussi cette ligne dans votre dossier qui en dit long sur votre ressenti sur cette époque, sur 2017 : « Le visage grimaçant d’un monde ‘dynamique, sympa, jeune, citoyen, ouvert’. Mais cette fête pue la mort. Elle est peur de vieillir, angoisse refoulée, vide existentiel. »

Oui, cela fait partie du matraquage : « Il faut faire attention à sa santé » ; « La concurrence est stimulante »… On a tout un tas de propagande comme ça qui nous dicte de faire la fête, qu'il faut être heureux, que le bonheur est dans la consommation et non pas dans la recherche d'une humanité partagée. On est matraqué sans cesse aussi par cette culpabilisation pour tout ceux qui n'arrivent pas à suivre la cadence… On nous traite de fainéants, d'incapables… On n'a plus aucun droit à la parole… Mais j'appelle de tous mes vœux que quelque chose se réveille chez une majorité de personnes et qu'on arrive à dire ce qui se vit (plein d'émotions).

M : En 2016, vous étiez la marraine de Théâtre en mai, un festival qui est connu pour oser des choses, des formes, des pensées… Vous en êtes une très belle illustration, car votre danse ose ces rencontres et c'est d'ailleurs votre marque de fabrique, mais d'où vient votre engagement ?

J'ai commencé la danse très tôt et j'ai rencontré des penseurs, des artistes… Leurs influences bénéfiques m'ont permis de penser des choses au-delà du plaisir d'être danseuse ou de danser, c'est-à-dire quelle est la place de l'art dans la société ? La danse est un art de la pensée quoi qu'on en dise, ce ne sont pas que de beaux corps qui s'agitent et qui créent de la beauté, c'est aussi l'art de la pensée… Oui, tout cela me vient de ces rencontres qui ont marqué ma vie, elles ont été de grandes révélations sur le métier que j'exerce.

Les rencontres entre les arts font effectivement partie de mon travail, pourtant je viens vraiment de la danse, je n'ai ni fait les Beaux-Arts ni une formation ouverte sur d'autres formes, en tout cas dans ma formation initiale. Après, j'ai suivi cette école dans les années 1970 à Bruxelles, l'école de Béjart, où effectivement le théâtre, la danse, le chant, le rythme et toutes les sortes de techniques corporelles, l'improvisation, le jeu théâtral, tout cela était quand même tout le temps, tout le temps, travaillé pendant trois ans. Alors oui, ça m'a fortement marquée et cela répondait certainement à un désir insoupçonné parce que je n'avais rien vu. Qu'est-ce qu'on voit depuis petit qui donne des désirs, des envies ? Les années 1960 -70 ont été très fortes pour ça, on a eu la MaMa à New York, Jerzy Grotowski... On a eu beaucoup de tentatives d'un théâtre qui serait très physique et la danse à ce moment-là était peut-être trop préoccupée par une émancipation des autres arts parce qu'elle a longtemps été assujettie au ballet, au décor, à la musique, à l'opéra et notamment en Amérique où peut-être est-elle passée à côté de l'influence du théâtre contrairement à l'Allemagne où Pina Bausch, Susanne Linke ont été très influencées par les démarches du théâtre.

M : Vos origines ont-elles aussi quelque chose à y voir ? On entend beaucoup parler des violences conjugales en Espagne car les femmes y sont fortes et ne veulent plus se laisser marcher sur les pieds. C'est cette origine qui a fait de vous cette femme forte ?

Oui, bien sûr ! Mes parents étaient des résistants, ils se sont battus contre Franco et ont été exilés, ce qui n'a pas empêché mon père d'être très possessif et violent… Ca n’est pas parce qu'on est révolutionnaire ou qu'on a de très belles idées politiques, qu'on adhère à une société plus juste que les choses se passent différemment avec cette idée de domination entre l'homme et la femme.

M : La danse aujourd'hui est-elle un média important ?

Non, je pense que c'est un média qui est minimal parce qu'il touche des personnes qui vont au théâtre, qui sortent, qui vont voir des choses … C'est une très petite empreinte mais elle est nécessaire et très importante, et il y a de plus en plus d'artistes qui ouvrent leur travail à d'autres publics par d'autres biais, on travaille pour des enfants, des ados, des amateurs… C'est essentiel ce travail là même si ce n'est qu'une petit goutte d'eau dans l'océan… Ca m'a changé la vie de voir des spectacles quand j'ai eu 18 ans. Il faut continuer d’aller à la rencontre du public. A un certain moment, il y avait vraiment dans l'esprit des artistes, des gens en charge de la culture et de l'art, de travailler à ce dialogue avec les populations… Et puis, ce fut l'avènement du monde de l'événementiel, ce monde de la vitrine où les foules s'engouffrent. Beaucoup de villes ne subventionnent plus les compagnies ou les artistes pour qu'ils mènent à la fois leur travail et les relations publiques, le lien social... et on remplace tout ce travail de fourmis par des grands événements une fois, deux fois, trois fois par an. On fait du tourisme, du loisir voilà ce qui est en train de se faire et on justifie cette démarche par des chiffres, des entrées... mais ça, ça ne change rien. Tout ce travail dans les années 1960-70 de décentralisation, de démocratisation de la culture, tout ce travail d'éducation populaire a été totalement balayé par l'événementiel, la vitrine, le clinquant !

Propos recueillis par Jérôme Gaillard

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