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  • Mathilde Bourmaud

Vivre Avec

Mis à jour : il y a 7 jours

 

 

Le compteur des maux

 

J’ai longtemps hésité à exprimer ici ce que vous allez découvrir là. Par pudeur, beaucoup. Par tentative de distanciation entre la femme, la journaliste et le média. Mais peine perdue, la sincérité de l’engagement devait gagner. Au crépuscule de ces années chaotiques, la voici.

 

 

1989. Le bruit d’un bouchon de bouteille. Des pas lourds qui chancellent. Le frottement d’un blouson sur un mur. Une porte puis une main qui claque. Des insultes qui pleuvent. Des cris. Le silence.

 

A cette époque, il faut faire avec. Ne rien dire parce que la violence envers les femmes, n’existe pas. Dans les années 80, l’économie bat son plein. Tellement son plein que voiture de sport et complet bleu suffisent à envisager l’homme comme Homme. Celui qui gagne sa croûte et nourrit bien sa famille. Pourtant dans la vraie vie, je veux dire celle de derrière les murs – l’homme en question ici, ne nourrit pas. Il mutile.

 

Mais à cette époque, la violence n’existe pas. Sauf, à qui voudrait vraiment l’entendre, dans le souffle de notre silence. Celui de ma mère, et de mon frère - à distance mais pas épargné pour autant – et moi-même. Sauf à qui saurait la lire dans les pas de recul que provoque la peur ou le déni. La notre mais aussi celle des observateurs qui voient, malgré tout, les marques sur un visage, une branche de lunettes cassée, des yeux d’enfant baissés ou toujours aux aguets. Mais tout le monde fait fi de tout. Même le compteur des gestes de trop et leurs maux monte mais ne s’affole jamais. Il faut faire avec comme on sait ignorer et s’ignorer soi-même. Parce que parler de violence est honteux comme un parjure jeté sur le blason familial. Pire de victime vous en deviendrez coupable.

 

A cette époque, la France, mon village, est bien plus focalisée sur le mur qui tombe ailleurs que sur celles qui tombent derrière les nôtres. Trente ans plus tard, #NousToutes sommes derrière les murs. Toujours.

 

 

(Noir)

 

 

2005. Un samedi soir à Paris, une Clio grise rutilante fonce sur moi jusqu’à s’arrêter net sur le passage clouté que je tente d’amorcer. Deux mecs à l’avant, deux mecs à l’arrière, ils baissent les vitres « Nous, tout ce qu’on veut c’est mettre notre B*** dans ta c*****. » Personne autour ne réagit. Comme une lapine effrayée devant des phares, je tente de m’enfuir en traversant à nouveau. Les quatre drôles (pour qui ils se prennent) font mine d’avancer sur moi. Les quatre agresseurs harceleurs (qu’ils sont vraiment) ricanent puis s’enfuient. Personne ne réagit. Personne ne réagira. Il faut semble-t-il encore faire avec. Avec l’idiotie des uns et l’individualisme des autres. Mon interrogation du moment suscite ma colère d’aujourd’hui : « Mais j’ai fait quoi ? Je porte quoi pour qu’ils me disent ça ? ».

 

2006. Au commencement d’une matinée en direction du travail, un chauffeur de taxi, dans une ville que je connais à peine, teste mon ouverture d’esprit face à la largesse de son agression. Sa main gauche au volant l’autre dans son pantalon, il sort son pénis. Assise à ses côtés, j’arrive à fuir ce qu’aurait pu suivre cette atteinte à la pudeur. La scène se déroule à Douala. Et ce qui se passe au Cameroun reste au Cameroun, dit-on … Pourtant, 13 ans plus tard, #UberCestOver.

 

 

(Noir)

 

 

2010. Fin de journée d’une rédaction. Une main se pose sur ma gorge, une bouche dans mon oreille : « Et nous on se retrouve après ? ». Alors au téléphone avec mon ami, mon boss a décidé de saisir une énième opportunité de se payer ma dignité. Cela fait 15 jours, que je suis interdite de poser ma voix sur mes sujets. Une punition pour avoir refusé depuis près de trois mois ses avances quotidiennes. Les portes de l’ascenseur que j’attendais finissent par s’ouvrir. Je fuirai la scène par les escaliers et la rédaction par ma démission.

 

Et puis les années défilent et tout s’accélère : les remarques, les gestes, la censure. Le compteur des maux vibre de plus en plus souvent. Mais seule moi, étrangement, le ressens. « Tu as beau parler, nous tout ce que l’on fait c’est regarder ton corps ». « Toi, la célibataire, tu es du genre à te taper un mec différent tous les soirs, non ? ». « Hier, XX (patron de chaine) n’en avait que pour tes seins ». « Non, mais ça te dirait pas une bonne bite poilue ». « Vue que tu es mignonne, tu vas me trouver les chiffres qui me manquent à mon papier ». Des années de remarques sexistes…leur humiliation. Que je les relève ou les partage, je finis toujours par être la coupable parce qu’entendez-vous bien, je suis femme et féministe. Dans ce milieu, vouloir s’en sortir par conviction, équivaut à se prendre de plein fouet la double sentence. A part !

 

 

Sincèrement, vous qui lisez cette suite, est-ce qu’en cet endroit et en cette époque, vous ne vous seriez pas dit : « Mais ne l’aurait-elle par cherché tout ça, au fond, depuis toutes ces années ? ». Près de dix ans plus tard, la culpabilité est toujours une puissante arme pour remettre en question toute accusation.

 

 

(Noir)

 

 

2017. Des points rouges apparaissent un à un sur la face du globe. Tous les compteurs des maux s’alarment. En branle, ils ne tolèrent plus. Ne peuvent plus. Un tweet, deux, trois, quatre … Des milliers. Le mien parmi des millions se déversent dans le monde. #Metoo emporte avec lui tous les silences. Les hommes - certains - les balancés, braillent parce qu’à la façon Black Mirror, ils sont à présent « Game Over ». Terminé. Les compteurs des maux de leurs victimes ont fini par parler pour fait état de leur agissement. Leurs 5 Etoiles, ne sont devenues qu’un abject radeau rassemblant leurs antécédents et sur lequel il tente de flotter désespérément. Mais certains refont surface derrière un costume de faux dévot. Ou tente de racheter leur réputation par la rédemption. Il paraitrait qu’il fallait leur donner la consigne. Comme si nous, elle nous avait été donnée ou expliquée. Fatalité.

 

2018. Le changement n’est pas complétement pour maintenant parce qu’en même temps vous savez … « Les féministes vont beaucoup trop loin ». De victimes à coupables, disais-je ? Etrange comme trente ans plus tard, c’est encore le même refrain venant aussi de la bouche de nos comparses. Ce même cercle vicieux qui va jusqu’à transformer une victime en bourreau. Car il est encore compliqué de comprendre la violence vécue par ses pairs quand on (croit) en être épargnée. Pas si étrange, finalement lorsque toute votre vie durant, on nous a construites à être dans la compétition avec en toile de fond, les élections… Mariannes ? Non, tu seras Miss France, ma fille. The one. Trente ans plus tard, la sororité ou l’empathie n’est pas automatique. Mais elle avance, plus puissante, malgré tout. #NousToutes.

 

 

2019. Et puis, on nous rétorque de séparer l’homme de l’artiste. Et là, tout me revient comme une déferlante. Trente-six ans de vécu, de scènes chargées viennent faire échos à ce que je vis en temps réel : les sextos d’un client trop « joueur », les réunions qui sont des one man show tellement la mégalomanie de certains hommes est grande et ta légitimité à leurs yeux, infime. Tellement, ils ne veulent pas comprendre les règles du jeu. Les privilèges, il est si dur de s’en défaire. Qu’il est éprouvant de les voir partir en fumée comme la promesse qui nous était faite à #NousToutes : « tou.te.s libres et éga.les.ux en droit ».

 

En 2019, il faudrait, pire que se taire, faire preuve de philosophie devant l’homme séparé de l’artiste. Ma colère, elle, est grande. Parce que cette faveur on ne me l’a jamais accordée. Parce qu’on a toujours assimilé mon sexe et mon genre à mon rang familial, à mon poste, ma fonction, mes compétences, mon salaire, mes idées, mes convictions.

 

J’ai du faire et vivre avec cette idée folle. Et même décortiquée, analysée, nettoyée, déconstruite… je dois vivre encore avec … puisque un mauvais fait évanoui, aussitôt un autre le remplace.

Pire, je devrais à présent vivre sans. Vivre sans ce que toute ma vie durant on m’a retiré par des coups, gestes violents, remarques sexistes, traitement inégal.

On m’a mutilé. Ce corps mutilé, vous ne le voyez pas … derrière cette carapace. Mais il suffirait d’un rayon X traversant et vous verriez tous les trous que ces agissements ont créés en moi. Ces trous que j’ai tentés de colmater toute ma vie durant. Cette rustine, elle a un nom : l’ambition. Elle me lie à ma survie.

 

Alors, faire avec ou vivre sans ? Ne serait-ce pas vivre avec ce que l’on a tenté d’ignorer ou minimiser d’un côté comme de l’autre. Votre existence. Leur responsabilité.

 

 

2020. Qu’elle ne soit plus cet éternel recommencement.

Découvrez et soutenez, le coup de coeur de la rédaction : « Je suis un sourire » ce film Nikon Film réalisé par Jean-Baptiste Jonemann.

 

 

Marie retrouve Jeanne après de longues années mais celle-ci trouve son amie changée…