AU ROYAUME DES CORNICHONS

 

 

Je n’ai pas l’habitude de parler de politique. Je n’aime pas ça. Comme tout le monde, j’ai bien quelques idées plus ou moins précises, plus ou moins arrêtées (vous allez voir…) sur un certain nombre de sujets. Mais la discussion, le débat, me fatiguent. Ils m’effraient. Peut-être est-ce parce que je ne suis pas assez ouvert à la contradiction ? Peut-être est-ce parce qu’il y en a qui parlent trop haut, et trop fort, et trop tout court, et qu’ils me désespèrent ? Ou peut-être encore est-ce la perspective de ne pas réussir à convaincre mes interlocuteurs qui me fait douter de mon intelligence ? Et si j’étais con? Vraiment con, je veux dire, encore plus que tout ce dont j’ai déjà conscience ? Ce serait effrayant, comme révélation ! Salvateur, peut-être, mais franchement désagréable… Alors je m’abstiens. C’est plus facile. Plus confortable. J’élude les sujets sérieux par des boutades. Je fais le pitre, hop, une plaisanterie, une bonne répartie, et en m’y prenant bien, je pourrai même faire passer mon inconséquence pour de l’esprit. Et pourtant… Aujourd’hui, je vais me lancer. Me mouiller. Un peu.

 

Alors pourquoi autant de prolégomènes, votre Altimaître ?

 

Eh bien tout d’abord, pour avoir l’occasion - peut-être ? - de vous apprendre un nouveau mot : prolégomènes, un nom masculin exclusivement pluriel qui, à quelques nuances près, signifie introduction, préface. Deuxièmement parce que je vois grossir dans l’air des nuages - de très beaux nuages, ceux-là - faits d’idées qui depuis fort longtemps me sont chères. Je me sens tout à coup moins seul. J’ai moins peur de passer pour un con. Enfin et surtout, parce que la situation est grave, et parce que la situation l’exige, ce qui me semble la condition sine qua non à tout engagement politique.

 

L’urgence dont je parle, c’est l’environnement. L’écologie. Le précipice au bord duquel on est arrivés et le petit virage qu’il conviendrait d’exécuter sans trop tarder. Pourtant, d’un point de vue tout à fait personnel, je fais partie de ceux qui pourraient réellement s’en tamponner le coquillard. Je n’ai pas d’enfants, moi, et je serai déjà plus ou moins en train de défuncter quand arrivera la date prévue de l’apocalypse (pour rappel : commencement programmé en 2050). Alors qu’est-ce que vous voulez que ça me foute ? Hein ? À tout prendre, ça pourrait même être intéressant de laisser faire. Parce qu’après tout, ce n’est pas tous les jours qu’on assiste à la fin du monde. Vous me voyez, là, calé sur un transat, une tequila sunrise dans une main, un cigare dans l’autre, et le brasier final pour crépuscule ? Classe !

 

Pour autant, il y a deux ou trois petites choses qui me poussent à résister. Le reste, en particulier. Les autres. Et je ne parle pas ici des autres sapiens sapiens, ni même des générations futures - les qui sauront qui sauront. Non, eux, je m’en fous. Parce qu’objectivement, que l’humanité choisisse de s’autodétruire, passe encore. C’est même sans doute ce qui peut arriver de mieux au reste du vivant. Alors je vous l’accorde, pour ceux d’entre nous qui n’auraient pas encore 15 ans aujourd’hui, et qui par conséquent ne pourraient pas véritablement être tenus pour responsables de la situation actuelle… bon… la sanction pourrait paraître un tantinet sévère. Mais quand on y pense : vous voyez des raisons, vous, de croire que nos successeurs seront meilleurs que nous l’avons été ? Qu’ils mériteraient d’être sauvés ? Vous êtes allés écouter dans leurs AirPods, récemment ? Vous avez réussi à distinguer la montagne, ou la tour Eiffel, derrière leur bonne tronche d’abruti surexposé, dans les selfies qu’ils balancent sur Instagram ? Vous trouvez sincèrement que ça s’annonce mieux qu’avant? Que ça mérite d’être sauvé ? Moi, non. M’enfin j’ai conscience d’être parfois excessif (sans blague ?) et si toutefois vous aviez une sensibilité différente à ce sujet, alors je ne pourrais qu’instamment vous conseiller de vous bouger le cul, parce que je vous rappelle que ce sont VOS enfants dont on parle.

 

Mais dans tous les cas, ceux que je trouverais impératif de sauver, ce reste et ces autres que j’évoquais plus haut, ce sont les autres espèces. Les animaux, les végétaux, les champignons. Eux n’ont rien fait « de mal ». Eux n’ont pas érigé en principe absolu leur confort, et leur bon plaisir, et la satisfaction de leurs moindres caprices, au détriment de tout ce qui les entoure. À la rigueur, les chenilles processionnaires… Elles, je veux bien qu’elles aillent crever en enfer avec nous, parce que dans le genre saloperie, c’est certainement ce qui se rapproche le plus des qui savent qui savent. Et de toute façon, c’est un certitude que l’enfer en est truffé, donc ça ne change rien. Mais que les autres vivants paient le prix de notre égoïsme et de notre connerie, pour le dire naïvement : ce serait pas juste ! Et cela a pourtant déjà commencé… largement!

 

Alors qu’est-ce qu’on fait ?

 

Comment qu’on s’y prend pour sauver le vivant ? me demandez-vous - et je lis dans vos yeux de droïde dématérialisée, Andromaque, que peu vous importe qu’on inclue dans ce vivant-là les chenilles processionnaires et les qui sauront qui sauront, car vous pressentez déjà que le remède sera le même. Que faut-il faire ?

 

Réponse : des tas de choses. Ce qui tombe bien, parce que des idées, moi, j’en ai plein. Mais je ne vais pas vous faire ici la liste de toutes les mesures que j’imposerai le jour où vous m’aurez élu dictateur, vous me diriez encore que j’exagère. Et puis la décroissance, le contrôle de la population par la castration chimique après le premier enfant, tout ça, ce sont des notions très techniques, ce serait fastidieux… Non, on va commencer par plus simple, une idée très en vogue en ce moment - et paradoxalement, pas idiote du tout : faire en sorte de nous libérer de notre dépendance au plastique.

 

C’est que du plastique, les amis, on en bouffe ! Là, en première intention, il faut entendre le terme « bouffer » au sens « utiliser », mais il s’avère qu’à un petit décalage de quelques décennies près, et après infiltration progressive de la chaîne alimentaire, le sens « ingérer » finit par s’appliquer aussi bien. C’est donc un terme fort bien choisi que je me félicite d’avoir employé. Et il serait plus que temps de réfléchir au sujet.

 

Je crois qu’en ce moment-même, à l’heure où j’écris ces lignes, il passe sur France Inter une émission spéciale sur le recyclage du plastique. Mais je vais tout de suite éliminer le sujet. Que le recyclage soit une solution, je veux bien l’admettre. Mais ce qu’il faut bien comprendre, c’est qu’il s’agit une solution de dernier recours. De dernière extrémité. Un peu le lupus du Dr. House, si vous aimez mieux, le truc qu’on tente au doigt mouillé, tout en sachant qu’il y a 90,5% de chances de passer complètement à côté.

 

Pourquoi 90,5%, votre Galaxcience ?

 

Je ne sors pas ce chiffre au hasard, Andromaque – l’occurrence du lupus est d’ailleurs beaucoup plus faible.

Il résulte d’une étude (http://advances.sciencemag.org/content/3/7/e1700782.full- mais je vous préviens c’est en anglais) qui démontre qu’en 2018, seulement 9,5% du plastique produit par l’Homme depuis qu’il l’a inventé, ont été recyclés. 9,5% ! Vous comprenez bien ce que je suis en train de vous dire, là ? Plus de 90% des trucs en plastique que vous jetez dans votre poubelle ou qui vont dans les décharges terminent dans la nature,ce qui revient à dire que quand vous avez fini d’utiliser un objet en plastique, un emballage, un gobelet, un coton-tige, une bouteille de soda, qu’importe, vous pourriez tout aussi bien le jeter sur le sol, ou dans la rivière, ou dans le parc du château de Chambord, ou sur les plages de la Côte d’Azur, ou sur les versants des Alpes, ou dans forêt de Rambouillet, parce que de toute façon, à 9 contre 1, c’est là qu’il terminera. Et ce n’est pas tout. On apprend également dans cette étude que dans la quasi-totalité des cas, les objets ne sont recyclés qu’une seule fois, ce qui en définitive ne fait que reculer d’un cycle de vie de l’objet le moment où celui-ci finira planté dans les narines d’une tortue ou autre joyeuseté du genre. En gros : retenez que les seuls plastiques qui n’ont pas encore rejoint les rives du 7ème continent sont ceux qui sont encore en cours d’utilisation, ou qui à la rigueur ont entamé leur vie joker. Mais dans un cas comme dans l’autre, leur tour ne va pas tarder.

 

On peut espérer que le recyclage progressera, que viendra un jour où tout sera recyclable à 100%, etc. Tant qu’on y est, on peut espérer aussi que viendra un jour où diffuser du Coldplay sera passible de la peine de mort, ça ne coûte rien. Mais en attendant, le plus simple serait quand même de commencer à se demander si l’on a réellement besoin de mettre autant de plastique partout, comme ça, comme des cons, et si l’on ne pourrait pas tout simplement essayer de s’en affranchir. Au moins un petit peu.

 

Évidemment ce n’est pas si simple.

 

Qu’on réfléchisse à remplacer les bouteilles en plastique par des bouteilles en verre consignées, par exemple, cela me semble une solution à explorer. Mais encore faudrait-il s’assurer que le remède n’est pas pire que le mal. Que la production d’autant de verre, ou que les bouteilles qui ne manqueraient pas de finir dans la nature, en été, avec un bel effet loupe, n’iraient pas poser certains problèmes encore plus graves que ceux causés par le plastique. Pour bien d’autres domaines, cela paraît demander une réflexion encore plus aboutie. Un ordinateur peut-il fonctionner aussi bien si on lui colle des touches en bois – tout en sachant que le traitement nécessaire ne sera pas tip-top non plus pour l’environnement – et y gagnera-t-on réellement d’un point de vue écologique s’il faut remplacer sa bécane tous les six mois ? Serait-il sage de substituer aux millions de km de gaines plastiques de nos câbles EDF, je ne sais pas, quelque chose de métallique qui serait moins polluant, mais peut-être un tout petit peu plus électrisant ?

 

Il y a encore des milliers et des milliers d’exemples de ce type, qui vont demander une réflexion intense, et une modification profonde de nos habitudes de vie. Cela va être très long, peut-être même trop long eu égard au délai très court dont nous disposons pour espérer que nos actions soient bénéfiques. Alors puisqu’on est à la bourre, je vous propose de simplifier encore le problème, et de nous intéresser uniquement au plastique dont on peut tout à fait se passer : celui qui ne sert à rien. Mais à rien de rien de rien. Et là, je vous l’annonce, j’ai un candidat sérieux : lui !

 

 

Vous le reconnaissez ?

 

C’est un panier à cornichons. Enfin, moi, je dis « panier », mais il y en a qui appellent ça « tirette ». On s’en tape. L’important c’est qu’il est en plastique, qu’il pèse environ huit grammes, qu’il équipe aujourd’hui presque tous les pots que vous trouvez en grande surface, et qu’il ne sert STRICTEMENT à rien. C’est même pire que ça. Non seulement il ne sert à rien, mais il parvient même à compliquer ce qu’il était censé faciliter à la base, à savoir : réussir à choper les derniers cornichons au fond du bocal. Parce que quand vous en arrivez à ce stade, vous avez déjà dû le remarquer, il y a toujours deux ou trois cornichons qui se sont glissés sous le panier. Alors non seulement votre panier ne vous sert plus à rien pour les attraper, mais en plus il ne peut plus être rangé à sa place au fond du bocal, ce qui fait qu’il dépasse par le haut, et qu’on ne peut plus visser le couvercle ! Il faut vraiment qu’il n’existe aucun autre moyen d’attraper des cornichons pour qu’on ait choisi de s’infliger se machin ! Je veux dire, c’est pas comme si on avait des fourchettes, des pinces, ou même des doigts pour attraper nos corni… Comment ?

 

Tout ça pourrait être drôle si ce n’était pas aussi triste.

 

Parce que des cornichons, il s’en consomme. Rien que pour la France, ce serait environ 25.000 tonnes par an d’après les données du site planetoscope.com. Si l’on considère que l’éventail des contenances se répartit essentiellement, et plus ou moins équitablement, entre bocaux de 180g et bocaux de 380g, la moyenne par bocal est alors d’environ 280g, et nos 25.000 tonnes représentent à peu près 90 millions de bocaux vendus chaque année en France.

 

Et par conséquent, 90 millions de petits paniers à cornichons.

 

À huit grammes le panier, cela fait 720 tonnes de plastique lâchées chaque année dans la nature. Oui, parce qu’en plus de tout ce que je vous ai dit sur le recyclage tout à l’heure, il faut savoir qu’il y a des critères qui vous excluent d’emblée. Quand on est malcommode question triage, par exemple, ou qu’on est trop petit pour être rentable niveau réutilisation, bref, quand on est un panier à cornichons, typiquement, on n’est pas le candidat idéal à la réincarnation polymère.

 

Vous allez me dire, et vous aurez sans doute raison, que mon calcul est surestimé. Que tous les cornichons ne finissent pas dans un bocal. Ça non ! Il y a des cornichons qu’on produit dans notre jardin, il y en a qui sont vendus en vrac au marché, il y en a même qui sont devenus ingénieurs et qui ont inventé le panier à eux-mêmes. Mais quand bien même ce ne seraient que 9 millions de bocaux annuels et non 90, cela ferait toujours 72 tonnes de plastique que la France rejetterait chaque année à la mer, sans aucune autre raison que d’éviter l’humiliante obligation d’utiliser une pince, ou, pour les plus déclassés d’entre nous, de carrément plonger leur fourchette dans le pot pour partir à la pêche au cornichon.

 

Et 72 tonnes pour rien, je ne sais pas pour vous, mais moi je trouve que ça fait déjà beaucoup trop. Alors si en plus on multiplie par le nombre de pays qui ont une consommation équivalente à la nôtre, je sens que vont revenir mes envie de génocide généralisé et mes outrances des premiers paragraphes (oui parce qu’en vrai, je n’ai pas envie que vos enfants et l’espèce des qui savent qui savent disparaissent pour de bon ; je disais ça pour provoquer une réaction).

 

Mais alors je re-pose la question : que fait-on ?

 

Eh oui, parce que c’est quand même à cela qu’il faut arriver, in fine : une action.

 

Bon, la première chose, vous pouvez déjà commencer par arrêter d’acheter des pots de cornichons munis de ces paniers en plastique. Mais je vous préviens, ça va être difficile de vous approvisionner, parce qu’il n’en reste pas beaucoup, des boloss qui vous vendent des cornichons avec juste des cornichons. Moi la dernière fois que j’y suis allé, j’en n’ai trouvé qu’un. Je ne sais même pas ce que c’est comme marque. Carrefour, peut-être. Je vous le mets en photo.

 

 

Deuxième chose, j’ai écrit une lettre (que vous pouvez lire ici) aux sociétés qui commercialisent des cornichons en bocaux, pour leur expliquer tout ce que vous venez de lire, et leur demander d’arrêter tout de suite avec ces saletés de paniers. Pour le moment, j’ai écrit à Maille et Amora (qui sont en fait le même groupe : Unilever), Carrefour (qui fait aussi des bocaux à paniers), Le Jardin d’Orante, et Kühne. À ce jour, seul Carrefour m’a répondu, un courrier type pour me dire qu’ils transmettaient à leur service qualité – autrement dit : il est probable qu'ils n’en aient rien à taper. Ce que je vous demande, c’est à chaque fois que vous trouvez une autre marque de cornichons qui colle des paniers en plastique dans ses bocaux, vous me passez ses coordonnées, je leur enverrai le même courrier. Je mettrai régulièrement à jour la liste de ceux à qui j’ai déjà écrit sur la page actu du site pour que vous puissiez voir si telle ou telle société a déjà été contactée. Si vous trouvez que la lettre peut être améliorée, n’hésitez pas non plus à me faire part de vos suggestions.

 

Troisième chose : la voix législative. Ça, ça risque d’être long, alors je préfère commencer par voir ce que vont me répondre les industriels. Mais ce serait définitif. Et puis, une « loi Struxiano sur les plastiques inutiles », en plus de constituer un bon exercice de prononciation, d’un point de vue personnel, ça me mettrait les poils.

 

Quatrième chose : je vais peut-être créer une page Facebook. Histoire de mettre la pression. Mais là c’est pas trop mon rayon, donc on verra plus tard.

 

Cinquième chose : on ne s’arrête pas aux bocaux à cornichons. On traque tout ce qui est en plastique et qui ne sert à rien. On attaque. On mord. On résiste.

 

Bon, je vais arrêter là pour aujourd’hui. Mets un pouce bleu si tu likes, n’hésite pas à sharer, et moi pendant ce temps je vais me faire un petit selfie avec mes airPods dans les esgourdes. Esgourdes… Merde ! Je me suis trahi !

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