Search

Quand un responsable de l’Etat verse dans la pensée unique…

 

La vision partiale d’un haut fonctionnaire à propos de la dépense publique

 

Par Gérard Moreau

 

 

Le Monde du 21 juin publie un entretien avec F. Villeroy de Galhau, gouverneur de la Banque de France. C’est un personnage de haut rang, connu pour ses opinions conservatrices, c’est son droit. Mais il les exprime, ès-qualité, sans nuance ni option claire, c’est plus discutable. Y compris avec des affirmations erronées, mais le tout avec un classicisme étroit de la vision.

 

- Parler du taux de croissance global ne suffit pas : l’indicateur global du PIB doit aujourd’hui être complété par d’autres données liées aux inégalités comme aux questions d’environnement notamment ; depuis trois ans, à la suite de la loi Sars, dix indicateurs sur la qualité de la croissance sont publiés chaque année. Trop discrètement, puisque le gouverneur de la Banque de France ne les mentionne pas, ce qui est grave pour qui veut « lever les limitateurs de la croissance ».

 

- Diminuer globalement le chômage est le souhait de tous, bien sûr. Mais les emplois à créer sont d’abord et avant tout des emplois privés, d’autant qu’Emmanuel Macron veut supprimer des emplois publics ; le gouverneur, qui ne parle plus des coûts pour les entreprises puisqu'il salue le CICE, évoque le « positionnement de gamme des entreprises » mais n’en dit pas plus, alors que c’est une question centrale de la compétitivité française.

 

- Il préfère s’attarder sur la compétitivité du service public. Avec la comparaison internationale éculée des dépenses publiques présentées comme une part du PIB. Le gouverneur ne peut pas l’ignorer : une dépense dite « publique » ne l’est que parce qu’elle sort d’une caisse dite publique. Par analogie, si l’on regarde la dépense « privée », qui sort d’une caisse privée, on arrive à un total de plus de deux fois le PIB[1]. Car le PIB n’est en qu’un étalon de comparaison internationale ; ni les dépenses publiques, ni les dépenses privées n’en sont une « part ». Notre gouverneur ne peut pas l’ignorer mais le dire, comme le souligne depuis longtemps l’association Services Publics, est une bêtise.

- La dépense publique est composée de l’addition d’une production de services et de transferts économiques ou sociaux (plus le service de la dette). Le total n’a donc pas grand sens économique ; s’y référer est toujours sous-tendu par l’idée qu’une recette obligatoire est une charge. Comme si la dépense privée n’en était pas une (il faut bien se nourrir et se loger…). Redire cette « bêtise » a un sens, celui de l’idéologie conservatrice d’une hostilité à l’intervention collective et à la solidarité qu’elle implique.

 

- La production de services publics a bien sûr un coût qui se trouve dans la moyenne des coûts européens, même s’il faut sans cesse chercher à en améliorer les conditions de fonctionnement, y compris par la concurrence ou l’émulation. Nul n’en disconvient.

 

- Le haut niveau de protection sociale assuré par le système, tel que l’évalue le ministère compétent, présente une bonne efficacité comparative[2] même si toute amélioration est souhaitable.

 

- Reste bien sûr que la dette qui finance le déficit entraîne une charge supplémentaire, remboursement plus intérêts. Limiter ou réduire la dette est bien entendu de bon sens, à condition de ne pas oublier les proportions : la dette du secteur public bénéficie de taux d’intérêt toujours très inférieurs à ceux de la dette du secteur privé ; par exemple, la privatisation de la SNCF peut avoir des avantages, mais ses emprunts seront obtenus à des taux supérieurs à aujourd’hui, simplement parce qu’ils ne bénéficieront plus de la garantie de l’Etat. Il faut du reste garder en tête que l’endettement privé des ménages et des entreprises (donc à des taux élevés) est bien supérieur à l’endettement public, donc grève leurs coûts ; notre gouverneur le laisse entendre, mais pas très clairement lorsqu’il souligne que la dette totale, publique et privée, représente plus de 240 % du PIB, alors que la dette publique fait un peu moins de 100% en France. En réalité, l’important est sans doute l’objet même de la dette : financer les dépenses courantes par l’emprunt n’est pas acceptable, en principe ; il est souhaitable voire nécessaire d’équilibrer le fonctionnement ordinaire, ainsi que la règle existe déjà pour les collectivités locales. Emprunter en revanche pour compléter le financement d’un investissement profitable qui apportera des gains ultérieurement est par principe tout à fait acceptable, si l’autofinancement ne suffit pas ; aussi bien, beaucoup de réformes souhaitables requièrent une mise de départ, en immobilisations corporelles ou incorporelles. C’est donc l’objet même de la dette qu’il faut examiner et on ne peut que s’étonner que le gouverneur de la Banque de France ne l’évoque même pas.

 

Peut-on espérer que les responsables publics acceptent enfin d’oublier leurs préférences idéologiques pour regarder les faits avec précision ou, au moins, mentionnent qu’il existe plusieurs manières de voir les choses : la production d’un service n’est pas un transfert monétaire ; toute dette n’est pas mauvaise, selon son objet ; les choix collectifs d’un pays peuvent être différents et ne peuvent se mesurer seulement par un chiffre macroéconomique, du reste marqué par une pensée cachée, la peur de l’impôt ; etc… La pédagogie comme la rigueur sont aussi des qualités publiques.

 

www.servicepublic.org

 

[1] Voir à cet égard l’économiste Christophe Ramaux : « L’affaire semble entendue : la dépense publique représentant en France 57 % du PIB, il ne reste plus que 43 % pour le privé. De quoi justifier l’austérité budgétaire. Le problème est que ce raisonnement est faux. ». Le Monde, Ramaux C. et Sterdyniak H. (2017), « Dépense publique : les programmes de Fillon et Macron reposent sur quatre idées fausses », Le Monde.fr, 20 avril.

 

[2] Voir les panoramas de la DREES : « La protection sociale en France et en Europe en 2016 - Résultats des comptes de la protection sociale »

105 views